Le magazine spécialisé PSM (Protection sécurité magazine) publie, dans son édition n°292 (novembre – décembre 2025), un entretien avec Marion Escouteloup, Global Security Director, Technip Énergies, administratrice du CDSE et membre de Women in Security.
Marion Escouteloup, directrice sûreté chez Technip Énergies, revient sur les mutations des directions sûreté et la complexité des menaces qu’elles doivent traiter.
Pouvez-vous revenir rapidement sur votre parcours universitaire ?
Après une licence d’histoire à Aix-Marseille Université, j’ai rejoint l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne où j’ai obtenu un master en sciences politiques et relations internationales. J’ai ensuite travaillé pour une ONG en Côte d’Ivoire, premier défi professionnel, une immersion intense dans un contexte tendu.
En 2011, j’ai eu l’opportunité d’effectuer un stage chez Technip au sein de sa direction sûreté où j’ai plus particulièrement travaillé sur la problématique continuité d’activité.
Depuis cette date, j’ai évolué au sein du département sûreté et y ai occupé différentes fonctions qui m’ont permis de passer de la continuité d’activité à la gestion de crise, la sûreté maritime, la sûreté des projets de construction…
En 2021, on m’a proposé de prendre la direction de la sûreté de Technip Énergies, une mission stratégique et un défi passionnant.
Avez-vous toujours voulu travailler dans la sûreté des entreprises ?
Non, je ne connaissais pas ce métier au début de mon parcours professionnel.
Il y a une quinzaine d’années, les formations et les parcours universitaires spécialisés dans la sûreté des entreprises étaient encore peu développés. Lors de mon séjour en Côte d’Ivoire, j’ai eu la chance de rencontrer différents acteurs : des ONG, des représentants des États, des entreprises et leurs équipes sûreté. J’ai ainsi eu une première approche de l’impact des crises sur les entreprises et ce qu’elles impliquent en matière de sécurisation de leurs projets sur le terrain.
Depuis, mon intérêt pour la sûreté des entreprises n’a fait que croître, c’est un métier fascinant aux multiples facettes.
Qu’est-ce qui a le plus changé dans votre environnement ?
Quand j’ai commencé chez Technip, nous étions en plein mouvement des « Printemps arabes ». Un contexte géopolitique déjà émaillé de nombreuses crises. Opérant à l’international, je dirais qu’un des principaux changements est que pendant des années notre focus a été sur ce que nous identifions comme « les zones à risques », ce qui n’est plus l’approche aujourd’hui.
L’environnement des entreprises est marqué par une volatilité accrue, où les menaces sont complexes et interconnectées.
Désormais, les entreprises sont confrontées à des risques un peu partout dans le monde et nos anciennes grilles de lecture ne sont plus applicables. C’est pourquoi chez Technip Énergies nous adoptons une approche globale et transverse de la gestion du risque, afin de répondre aux enjeux liés aux événements climatiques extrêmes, à la convergence des menaces physiques et numériques, aux risques liés aux données, qui sont à la fois une ressource stratégique et une cible pour les cyberattaques. Cela entraîne évidemment des conséquences sur le travail des directions sûreté. Dans un autre registre, la cybersécurité est devenue un enjeu majeur pour nos directions. Les directions sûreté doivent très sérieusement et profondément travailler sur la protection des données et des ressources stratégiques de leur entreprise en partenariat avec la DSI.
De ce fait, les zones d’intervention des directions sûreté se sont fortement étendues. Dans ce contexte, le rôle du CDSE est essentiel, en favorisant le partage d’expérience et en impulsant les stratégies de réponse à des menaces en constante évolution.
L’évolution des zones d’intervention des directions sûreté implique-t-elle une montée en compétences ?
Il est évident qu’elles doivent chercher à diversifier les profils, pour pouvoir s’appuyer sur un panel de compétences très large. On doit aller chercher ces nouveaux profils dans le vivier des formations universitaires afin d’intégrer des spécialistes des relations internationales, de l’éthique et de conformité, de la vielle géopolitique, de l’analyse des données, des spécialistes de l’ingénierie des systèmes de sécurité… Afin de gagner en agilité et de nous adapter aux évolutions de l’environnement dans lequel nos entreprises opèrent.
Quels sont les leviers à activer, selon vous, pour attirer les femmes dans les métiers de la sûreté des entreprises ?
Ce sont des métiers qui attirent les jeunes femmes. Les choses ont beaucoup évolué ces dernières années, et les talents féminins de la sûreté sont déjà là. La question pour moi relève plus du parcours professionnel au sein de la filière. Ce qui peut être un challenge.
Pour attirer les jeunes femmes, il est essentiel de montrer que la sûreté est un métier créateur de valeur, où l’innovation et la technologie jouent un rôle central. Pour susciter des vocations, il faut également promouvoir des modèles féminins inspirants et valoriser les compétences transversales, comme la gestion de crise et l’analyse stratégique.
Enfin, il est crucial de sensibiliser les jeunes générations à l’importance de la sûreté dans la pérennité des entreprises et de leur montrer qu’elles peuvent y jouer un rôle déterminant. C’est d’ailleurs un des objectifs que s’est donnés le forum « Women in Security » ou WinS, qu’ont créé, il y a quelques mois, mes consoeurs Anaëlle Gabrieli, Group Security Manager chez Pernod Ricard, et Béatrix Renaut, Regional Security Manager chez International SOS.
Pourquoi avez-vous décidé de rejoindre WinS ?
Il s’agit d’une initiative très intéressante. J’ai d’ailleurs rejoint WinS car je suis convaincue que cette initiative va dans le bon sens. WinS doit permettre aux femmes de gagner en visibilité dans cette filière, de profiter de l’expérience des plus anciennes via du mentorat, d’échanger des bonnes pratiques, des retours d’expérience, de monter en compétence sur des sujets techniques…
Vous êtes-vous heurtée dans votre carrière à une certaine forme de paternalisme de la part de confrères ?
Avez-vous ressenti le syndrome de l’imposteur ?
Le paternalisme n’est pas spécifique à l’univers de la sûreté. Il m’est arrivé de m’interroger sur ma légitimé, au début de ma carrière, notamment en devant répondre régulièrement à la question : tu es jeune, tu es une femme, tu ne viens pas du
secteur public, est-ce compatible avec tes fonctions ? Mais ça ne m’a jamais stoppé !
À l’inverse, je peux témoigner que j’ai rencontré beaucoup de soutien de la part de mes confrères et consœurs, ce qui a été déterminant tout au long de mon parcours.
Qu’est-ce qui vous plaît tant dans votre métier ?
La sûreté est un métier où on travaille avant tout sur le facteur humain. C’est un métier qui a un sens. C’est une mission au sens noble du terme. Par ailleurs, ce métier est d’autant plus passionnant qu’on ne sait jamais de quoi demain sera fait. Si une personne ayant le goût de la routine souhaite se lancer dans ce type de carrière, je lui déconseille fortement. Ce métier nous incite constamment à nous remettre en question, à trouver des solutions innovantes pour anticiper les menaces et soutenir les opérations dans un environnement complexe. C’est donc un métier qui demande de l’adaptabilité, de l’agilité, de la réactivité pour savoir sortir des sentiers battus.
Comme dans la plupart des secteurs d’activité et métiers, l’IA est désormais un outil incontournable pour les directions sûreté et leurs équipes. Constitue-t-elle une menace pour certaines de leurs fonctions ?
Loin d’être une menace, l’IA est une vraie opportunité pour traiter rapidement de la donnée. Parallèlement, elle nous permet de gagner du temps pour nous concentrer sur des tâches à plus forte valeur ajoutée où l’expertise humaine est primordiale. Grâce à nos capacités d’analyse, nous sommes en mesure d’extraire des éléments stratégiques à partir de ces données, en s’appuyant sur notre connaissance du terrain, notre expérience et notre savoir-faire.
En faisant un peu de prospectives, comment voyez-vous l’avenir des directions sûreté ?
Les directions sûreté évolueront pour devenir des partenaires stratégiques. Elles devront intégrer des technologies avancées, comme l’intelligence artificielle et l’analyse prédictive sans perdre le contact avec le terrain, afin d’anticiper les menaces et optimiser les réponses.
La convergence des menaces physiques et numériques nécessite une collaboration renforcée avec des départements comme la DSI, les RH et les opérations. Nous collaborons déjà avec les DSI mais cette collaboration va encore se renforcer.
Nos métiers sont assez similaires : nous avons pour objectif de protéger notre entreprise, ses collaborateurs, ses biens matériels et immatériels, contre les menaces. Nous traitons des sujets connexes, avec des manières de raisonner très proches et des stratégies similaires. Cette collaboration est donc un impératif, ne serait-ce que pour protéger les données sensibles de nos entreprises et pour mettre en place et maintenir une protection cyber efficace des systèmes de sécurité physiques que nous utilisons.
Les équipes des directions sûreté et de la DSI sont des experts très importants de la gestion de crise. Comme chez Technip Énergies, cette collaboration est primordiale et nous perdrions beaucoup à ne pas échanger entre nous.
Quel doit être l’objectif ultime d’une direction sûreté ?
L’intégration de la sûreté dans les processus de l’entreprise est essentielle pour créer une véritable culture de la sécurité, où chaque collaborateur comprend son rôle dans la protection des personnes, des actifs et des données. Nous devons apporter de la lisibilité dans des environnements de plus en plus complexes et de moins en moins simples à opérer. Comme chez mes collègues de la direction QHSE, nous devons tendre à ce que la sûreté soit intégrée aux process opérationnels et, enfin, les directions sûreté devront adopter une approche agile pour s’adapter à l’accélération des changements, renforcer la résilience des entreprises et créer de la valeur, notamment en étant un acteur clé de la continuité des activités dans un environnement
incertain.

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